Discriminer, c’est aussi appauvrir la France

Tribune — Samuel Massinissa NASRI

Illustration générée par IA — scène fictive de coopération professionnelle.

Lorsqu’une personne est écartée d’un emploi à cause de son origine, le préjudice dépasse sa situation personnelle. Ses compétences restent sous-utilisées, ses projets sont freinés et l’économie se prive de ce qu’elle aurait pu apporter. La discrimination a un coût collectif.

Il y a une contradiction que je trouve difficile à accepter. On demande aux gens de travailler, de faire des efforts, de se former, de devenir autonomes. Mais lorsque certains se présentent avec leurs diplômes, leur expérience et leur volonté, leur nom ou leur origine peut encore peser davantage que leurs compétences.

Ensuite, on s’étonne de leur précarité. Parfois, on leur reproche même de dépendre des aides.

Je voudrais qu’on regarde cette situation jusqu’au bout. Quand on empêche quelqu’un de prendre sa place dans l’économie, les conséquences dépassent largement la porte de l’entreprise qui l’a refusé.

Quand le talent est sous-employé

Prenons un exemple simple. Une jeune femme grandit en France, y fait ses études et obtient son diplôme. Elle veut travailler dans son domaine. Imaginons que des recruteurs écartent sa candidature en raison de son nom, alors qu’elle possède les compétences demandées. À force de refus, elle accepte un emploi bien en dessous de ses qualifications, entre deux périodes sans activité.

Ce travail mérite évidemment le respect. Ce qui pose problème, c’est qu’elle n’a pas pu accéder à un poste correspondant à ses capacités pour une raison étrangère à son aptitude à l’occuper.

Elle perd un revenu possible, de l’expérience dans son métier et des perspectives d’évolution. Une entreprise se prive peut-être d’une excellente professionnelle. Et les efforts consacrés à sa formation ne peuvent pas produire tous leurs effets.

À l’échelle d’une personne, c’est déjà un gâchis. Répété dans le temps et dans de nombreuses entreprises, cela devient un problème économique.

Un coût pour toute l’économie

Regardons maintenant ce qui se passe autour d’elle. Avec un revenu plus faible, elle doit repousser certains achats, renoncer à des sorties, retarder un projet immobilier ou la création d’une activité. Le commerçant, l’artisan ou le restaurateur chez qui elle aurait dépensé davantage peut lui aussi perdre une occasion de travailler.

Une personne aux revenus modestes participe déjà à l’économie. Elle consomme, paie notamment de la TVA et contribue à la société de multiples façons. Mais réduire ses possibilités de gagner sa vie limite aussi ce qu’elle peut acheter, épargner ou investir.

Voilà pourquoi ce sujet concerne également ceux qui pensent ne jamais être victimes de discrimination. Nous travaillons les uns pour les autres. Le revenu d’un client peut devenir le chiffre d’affaires d’une entreprise, puis contribuer au salaire d’un employé.

Des conséquences collectives

La même réflexion vaut pour les finances publiques. Lorsqu’un obstacle discriminatoire prolonge le chômage ou maintient quelqu’un dans un emploi moins rémunéré, il peut réduire les recettes fiscales et sociales et accroître certains besoins de soutien. France Stratégie décrit ces mécanismes dans son analyse du coût économique des discriminations. France Stratégie, 2017

Le filet social est indispensable. Il protège contre les accidents de la vie et permet de tenir lorsque les revenus manquent. Recevoir une aide ne dit rien de la valeur d’une personne, de son courage ou de son envie de travailler.

Mais quelle incohérence collective de laisser des barrières fermer l’accès à l’autonomie, puis de reprocher aux personnes concernées d’avoir besoin de solidarité !

Il faut aussi regarder les projets qui auraient pu naître. La personne écartée aujourd’hui aurait peut-être, demain, créé une entreprise, recruté un salarié, formé un apprenti ou développé un nouveau service. Rien de tout cela n’est garanti. Tout le monde n’a d’ailleurs pas vocation à devenir entrepreneur. Mais fermer une porte pour une question d’origine, c’est empêcher ces possibilités d’être réellement mises à l’épreuve.

Ce raisonnement a fait l’objet de travaux économiques. Dans un rapport publié en 2016, France Stratégie estimait qu’un scénario de réduction des écarts d’accès à l’emploi et aux postes qualifiés pourrait représenter un gain d’environ 7 % du PIB, soit 150 milliards d’euros aux valeurs de l’époque. Ce chiffre repose sur une simulation, concerne notamment les inégalités entre femmes et hommes et ne mesure pas le seul coût des discriminations liées à l’origine. Il ne constitue donc ni une facture annuelle constatée ni une estimation actualisée pour 2026. France Stratégie, rapport de 2016

L’exemple espagnol

L’exemple espagnol mérite, à ce titre, notre attention. Avec Pedro Sánchez, l’Espagne porte un discours qui reconnaît l’immigration comme un apport au développement du pays. Sa politique de régularisation et d’intégration vise notamment à permettre à des personnes déjà présentes de travailler légalement et de participer pleinement à la vie économique. Le Monde, 1er juillet 2026

C’est cette manière de regarder l’étranger qui m’intéresse : reconnaître une personne capable de travailler, de créer, de consommer et de contribuer à la prospérité commune. À mes yeux, cette orientation mérite d’être défendue, parce qu’elle donne une place à ce que les personnes peuvent apporter et aux conditions qui leur permettent de le faire.

Les résultats économiques espagnols rendent cette réflexion particulièrement concrète. En 2025, la croissance a atteint 2,8 %, contre 1,5 % pour l’Union européenne et 1,4 % pour la zone euro. L’Espagne a donc progressé nettement plus vite que ces deux ensembles. Commission européenne, Espagne ; Commission européenne, bilan 2025 et prévisions du printemps 2026.

La Commission européenne souligne aussi, dans ses prévisions de mai 2026, que les arrivées de migrants soutiennent l’augmentation de la population active, la création d’emplois et la consommation. Elle identifie également l’investissement et le plan de relance comme des soutiens à l’activité. L’immigration participe donc à cette dynamique, sans en être l’unique moteur. Commission européenne

Il faut cependant rester rigoureux : ces constats ne permettent pas d’attribuer toute la croissance espagnole à la politique migratoire de Sánchez. Une économie dynamique attire aussi des travailleurs. Et une régularisation engagée en 2026 ne peut pas expliquer, à elle seule, les résultats de 2025.

L’Espagne conserve d’ailleurs des difficultés : en 2025, sa dette publique représentait 100,7 % du PIB, son chômage atteignait 10,5 % et son inflation 2,7 %. Son dynamisme ne signifie donc pas que tous ses habitants vivent confortablement. De même, une augmentation du PIB total ne garantit pas une progression équivalente du niveau de vie par habitant. Commission européenne

Cet exemple invite à examiner des choix politiques concrets, sans attribuer des qualités immuables à tout un peuple. Il montre qu’une politique reconnaissant l’apport des immigrés peut accompagner une économie dynamique. Pour transformer ce potentiel en progrès partagé, il faut aussi organiser l’accès au logement, à la formation, aux services publics et à un emploi correctement rémunéré.

Une question pour la France

La France peut tirer de cette expérience une question très simple : que gagnerions-nous à mieux permettre aux personnes présentes sur notre territoire d’utiliser leurs compétences ? Le sujet dépasse d’ailleurs l’immigration. Beaucoup de personnes discriminées en raison de leur origine sont françaises. Elles demandent à pouvoir prendre toute leur place dans leur propre pays.

Il ne s’agit pas non plus de prétendre que toute difficulté professionnelle vient d’une discrimination. La conjoncture, la formation, la mobilité et beaucoup d’autres facteurs comptent. Une candidature refusée ne prouve pas, à elle seule, une discrimination. En revanche, lorsque l’origine remplace l’évaluation des compétences, nous ajoutons un obstacle injustifiable aux difficultés existantes.

On peut agir concrètement : définir les compétences nécessaires avant de recruter, poser des questions comparables aux candidats, utiliser des mises en situation et pouvoir expliquer ses choix avec des critères professionnels. Cette exigence doit aussi s’appliquer aux promotions et à l’accès aux responsabilités.

L’égalité ne se résume pas à l’économie

Enfin, je tiens à une chose : personne ne devrait avoir à promettre de devenir rentable pour mériter d’être traité équitablement. L’égalité a une valeur en elle-même.

L’argument économique apporte une raison supplémentaire de prendre le problème au sérieux. Une France qui permet à chacun d’exercer ses compétences se donne davantage de chances de produire, d’innover et de financer ses besoins collectifs. Les bénéfices ne seront pas identiques pour chacun, mais le potentiel du pays sera mieux utilisé.

On ne construit pas une France plus prospère en laissant des préjugés décider de la place que chacun peut y prendre.

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